Symbiose #23 - La peur de l'IA monte et elle se trompe de cible
Et ce vrai frein est sous-estimé
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Bonjour !
À la fin de l’édition de la semaine dernière, je t’ai promis de parler du mouvement anti-IA dans celle-ci. Je tiens promesse !
Ce sujet est plus délicat qu’il n’en a l’air. Le réflexe facile serait de balayer ces gens d’un revers de main, de les traiter de réacs qui ont peur du progrès. Je ne vais pas faire ça, parce que ce serait malhonnête et faux.
Il y a en réalité deux choses très différentes derrière ce qu’on appelle « l’anti-IA ».
D’un côté, une peur diffuse, qui touche une grande partie de la population et qui repose souvent sur une surestimation de ce que l’IA sait faire. De l’autre, un mouvement militant, organisé, dont plusieurs griefs sont parfaitement réels et méritent qu’on les regarde en face.
Je vais traiter ces 2 étages séparément, parce que les mélanger conduit à dire n’importe quoi. Comme d’habitude, tu me connais, je ne suis ni dans le camp des technophiles béats qui te vendent l’apocalypse heureuse, ni dans celui des technophobes qui voudraient qu’on débranche tout. Je reste là où je suis depuis l’édition 1 : l’usage intentionnel.
#1 : Le mouvement anti-IA, tel qu’il est vraiment
Avant de critiquer quoi que ce soit, il faut décrire correctement. Sinon, je me fabrique un adversaire en carton facile à démolir et ça ne sert personne.
Commençons par la peur diffuse, celle du grand public. Un sondage CeSIA/OpinionWay mené entre mars et avril 2026 auprès de 2065 personnes montre qu’une large majorité de Français veut ralentir et encadrer l’IA. Ce qui est intéressant, c’est que ce souhait traverse toutes les affinités politiques. Une inquiétude qui flotte un peu partout, sans forcément se traduire par un engagement militant.
Et puis il y a le mouvement organisé, qui est une autre histoire.
Il existe une AFCIA, l’Association française contre l’intelligence artificielle, dont un représentant, Sauviat, a été auditionné au Sénat. On peut également citer Pause AI, qui est plus sur un moratoire. Il y a des collectifs qui se battent contre l’implantation de data centers. Un label « Sans IAg » a vu le jour pour identifier les contenus produits sans IA générative. Des voix comme Bon Pote portent le sujet sur le plan environnemental. À la marge, une frange violente est apparue : le domicile de Sam Altman a été visé en avril 2026, et des sabotages de data centers ont eu lieu en France et en Allemagne entre fin 2025 et début 2026.
Les griefs dominants de ce mouvement organisé sont assez clairs : l’environnement, la concentration du pouvoir entre quelques mains, le manque de droit de regard démocratique, le droit d’auteur et l’emploi.
Un point que je veux poser tout de suite, parce qu’il est souvent mal compris. Ces militants ne sont pas, pour la plupart, des gens qui croient que l’IA « pense » ou qu’elle est devenue consciente. Beaucoup s’appuient au contraire sur des figures comme Hinton, Bengio ou Amodei. On a affaire à des gens informés, qui ont des arguments, pas à une foule qui aurait peur d’un robot magique. C’est précisément ce qui rend le sujet sérieux.
#2 : Pourquoi ce rejet freine l’adoption plus qu’on ne le croit
Dans la dernière édition, je t’ai expliqué pourquoi je ne crois pas à la job apocalypse. Un de mes arguments portait sur l’adoption réelle de l’IA, beaucoup plus lente qu’on ne l’imagine quand on passe ses journées sur LinkedIn. Le fameux 95 % d’utilisateurs qui en restent à reformuler un mail et qui utilise une version gratuite. Sans parler des entreprises qui ne s’y mettent ou qui utilisent les mauvais outils (genre Copilot).
Le mouvement anti-IA s’ajoute à ce frein et il y a deux types de non-usage de l’IA.
Le premier, c’est le non-usage par défaut. Ce sont les gens qui n’utilisent pas l’IA de manière avancée simplement parce qu’ils ne savent pas, n’ont pas été formés, n’ont pas pris le temps ou se voient imposer de mauvais outils mal intégrés en interne. C’est la majorité silencieuse dont je parle depuis le début. Ces personnes n’ont rien contre l’IA, elles passent juste à côté.
Le second, c’est le non-usage par opposition. Là, on est dans le refus volontaire. Le militant qui boycotte par conviction, mais aussi, dans une version plus douce, le grand public inquiet qui freine des deux pieds parce qu’on lui a donné de bonnes raisons d’avoir peur. Le climat mesuré par le sondage CeSIA, c’est exactement ça : pas du militantisme actif, mais une réticence de fond qui ralentit la diffusion.
Ce dernier frein n’est pas marginal. Quand une large majorité de la population veut ralentir l’IA, ça pèse sur la vitesse à laquelle la technologie se répand vraiment dans le tissu économique. Les entreprises sentent cette réticence, les salariés la portent, et l’adoption traîne encore plus.
La technologie avance vite, son adoption traîne loin derrière et une partie de ce retard s’explique par un rejet, assumé ou diffus, qu’on sous-estime largement quand on regarde uniquement la puissance des modèles. Le vrai frein à l’IA, aujourd’hui, est davantage humain que technique. Des podcasts comme Silicon Carne, que pourtant j’adore, semblent complètement ignorer cela, qu’une technologie, même extraordinaire, ne sera pas diffusée si elle n’est pas adoptée.
#3 : Faire le tri entre la peur mal fondée et les griefs réels
Premier temps : la peur du remplacement. Celle-là repose en grande partie sur une surestimation de ce qu’est l’IA.
Un modèle d’IA est probabiliste, il calcule des séquences de mots, il ne pense rien. Quand on croit qu’une machine qui prédit du texte va remplacer un métier entier, on se trompe sur la nature même de l’outil.
Cette peur s’est cristallisée autour d’un chiffre que tu as forcément croisé : le fameux « 40 % des emplois menacés ». Ce chiffre est un mythe. Il vient d’une mauvaise lecture du rapport McKinsey de novembre 2025, qui ne parle jamais de 40 % d’emplois supprimés. Il parle de 40 % de tâches automatisables, ce qui est complètement différent, et il conclut que les emplois changent sans disparaître. On retombe exactement sur ma démonstration de la dernière édition : la tâche n’est pas l’emploi et confondre les deux fabrique des paniques sur du vent.
Les suppressions de postes réelles existent, mais elles sont ciblées et étalées dans le temps. McKinsey a supprimé environ 200 postes. Bloomberg estime que les banques pourraient supprimer jusqu’à 200 000 emplois, mais sur trois à cinq ans, pas sur six mois. La nuance temporelle change tout. Une transformation étalée sur cinq ans n’est pas une apocalypse, mais une évolution, comme il y en a déjà eu.
Second temps : les griefs des militants. Ceux-là ne sont pas des malentendus techniques, ils sont réels et je ne vais pas faire semblant du contraire.
L’environnement, d’abord. Le coût des data centers et des investissements massifs dans l’IA est bien réel. Je ne vais pas te dire que c’est négligeable, ce serait mentir. Ce que je reproche, c’est l’indignation sélective : pourquoi cibler l’IA et fermer les yeux sur le reste du numérique, le streaming, Netflix ? Savais-tu que le p*rno est l’un des usages les plus consommateurs en énergie sur internet ? Le grief est valable, son application à la seule IA l’est beaucoup moins.
Le droit d’auteur, ensuite. C’est un vrai débat juridique, nouveau et pas encore tranché. Il se joue surtout aux États-Unis autour de la notion de fair use, et honnêtement, c’est largement hors du périmètre de Symbiose. Je le mentionne parce qu’il est légitime, mais je ne vais pas trancher une question que les tribunaux n’ont pas tranchée.
La concentration du pouvoir et le contrôle démocratique, enfin. Là aussi, vraie question. Que quelques entreprises américaines contrôlent une technologie aussi structurante, ça mérite qu’on s’en inquiète, surtout quand l’administration Trump veut bloquer l’usage des meilleurs modèles aux non-Américains. Mais la réponse à ce problème relève de la régulation, des États, des institutions. Pas du refus individuel d’utiliser l’outil. Boycotter Claude dans ton coin ne change rien à la position d’Anthropic ou d’OpenAI sur l’échiquier mondial.
#4 : Ni peur, ni hype, l’usage intentionnel comme seule voie tenable
On revient à ce qui fait Symbiose depuis le premier jour.
Tu l’as compris, je ne renvoie pas les deux camps dos à dos en disant « la vérité est au milieu ». Ce serait paresseux. Ce que je dis, c’est que ni la peur, ni l’emballement ne sont des positions tenables sur la durée.
L’emballement technophile n’est pas bon. Ces gens qui foncent, qui automatisent tout, qui délèguent leur cerveau à une machine et finissent par perdre en singularité, en créativité, en jugement.
Le rejet en bloc, lui, est l’autre impasse. Refuser l’outil par principe, par crainte ou par posture, c’est se priver d’un levier réel en se trompant sur ses dangers véritables.
Entre les deux, il y a l’intentionnalité. Et l’intentionnalité inclut le droit de ne pas utiliser l’IA. Le non-usage choisi est une décision parfaitement légitime. Quand je reprends l’écriture de mes posts à la main, je n’utilise pas l’IA et c’est un choix lucide, pas un rejet de principe par peur.
Le militant qui boycotte refuse l’outil parce qu’il en a peur ou parce qu’il en fait un symbole. Moi, je choisis quand je l’utilise et quand je ne l’utilise pas, en connaissance de cause, parce que j’ai pris le temps de comprendre ce qu’elle fait et ce qu’elle ne fait pas. Dans un cas, c’est une posture. Dans l’autre, c’est une décision.
L’humain qui décide reste au centre. Tant que tu gardes la main, tant que tu sais pourquoi tu utilises l’IA et pourquoi parfois tu t’en passes, tu n’as ni à la craindre, ni à l’idolâtrer. Tu la mets simplement à sa juste place.
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À très vite,
Benjamin


Juste 👏🏻 l’intention, la connaissance & le discernement. Avoir et faire un choix en accord avec Soi.